Interview de Julien Hugonnard-Bert, encreur de BD pour Marvel, DC COMICS et Delcourt

Quel est votre parcours?
J’ai toujours dessiné, mais même si je souhaitais gagner ma vie en dessinant, j’ai opté pour des études plus sérieuses d’ingénieur. C’est donc après avoir exercé pendant 5 ans que j’ai dévié vers la BD. Au final, être sérieux, ce n’est pas fun !

Quand avez-vous su que vous vouliez devenir illustrateur ?

J’imagine que j’ai toujours voulu faire ce métier ou en tout cas un métier artistique. C’est une passion – autant en faire son métier ! Faut juste avoir le courage de se lancer. Il m’a fallu du temps, mais je ne le regrette pas !

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Que fait un encreur ? A quel stade intervenez vous dans la production d’une BD Comics par ex chez Marvel ou d’autres éditeurs?

Je suis en quelque sorte l’assistant du dessinateur. J’interviens une fois son crayonné terminé. Mon rôle est de terminer son dessin à l’encre noire. Ensuite, je transmets la page au coloriste qui (comme son nom l’indique) ajoute les couleurs. Et puis le lettreur intervient et place les bulles de textes sur la page.

Comment vous êtes vous formé au dessin ?

Même si je suis autodidacte, j’ai souvent sollicité les avis de beaucoup de dessinateurs ou encreurs professionnels. Grace à l’internet, ces contacts sont possibles aujourd’hui. Ce sont eux qui m’ont appris mon métier en pointant ce qui allait et surtout ce qui n’allait pas dans mes dessins ou encrages.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Les artistes que vous admirez ?

C’est très varié. Lorsque je travaille mes propres dessins, j’aime les styles « griffonnés » ou « écorchés ». Bill Sienkiewicz est un exemple pour moi ! Si je devais n’avoir qu’un talent, j’aimerais bien que ce soit le sien ! Pour ce qui est de la couleur et de l’utilisation des feutres Copic, le premier nom qui vient en tête est forcément Adam Hughes. C’est un virtuose. Mais j’avoue avoir un faible pour Yildiray Cinar (Superior Iron Man chez Marvel). Là encore, c’est dynamique, il ajoute des projections, des griffures… C’est un artiste sous-évalué et il mérite une reconnaissance plus grande encore ! Et puis, je crois pouvoir dire que c’est un ami.

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A quel type de BD s’apparente votre sensibilité ? Votre travail ?

Je suis un lecteur assidu de comics. Même s’il y a des exceptions dans la BD Franco-Belge, ma préférence va vers ce qui se fait aux USA. Ensuite, je n’ai pas de style de prédilection : super-héros, crime, horreur, romance… J’aime tout tant que l’histoire et les dessins se tiennent !

Comment organisez vous votre studio, votre lieu de travail ?

Mal ! C’est souvent mal rangé ! J’ai une table à dessin inclinée et un ordinateur à ma droite avec une tablette graphique type Cintiq. Tout autour sont entassés des pinceaux, des plumes, des feutres, etc. L’encreur est souvent un geek du matériel « analogique ». Je ne déroge pas à la règle, je garde des feutres secs, des éponges, des collants en nylon, des pinceaux dépouillés, plumes… pour pouvoir faire des effets et textures intéressants. Et puis j’ai plusieurs pots d’encre de Chine plus ou moins sèches selon l’outil et le rendu voulu.

Quelle est votre routine quotidienne de travail ?

Généralement, je travaille 3 demi-journées de 3-4 heures chacune. Le matin, l’après-midi et le soir après dîner. Je commence donc vers 9h-10 heures et je termine vers 1h-4 heures suivant le délai à respecter ! Si le temps me le permet, j’aime terminer des pages le soir avant de me coucher et les scanner le lendemain matin après une nuit de sommeil. ça évite de laisser passer beaucoup d’erreurs, ainsi ! A tête reposée, on voit énormément de défauts !

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Quel matériel utilisez vous pour le crayonné, l’encrage, la colorisation ?

Je suis quelqu’un d’assez traditionnel. Je travaille principalement sur papier. Pour l’encrage, j’utilise la plupart du temps le pinceau et l’encre de Chine. Et puis les feutre calibrés Graph’It pour des détails ou des architectures. Ce sont vraiment les meilleurs sur le marché pour moi : ils conservent un afflux d’encre constant tout au long de leur durée de vie. Un peu de plume aussi, mais c’est plus rare. L’ordinateur ne me sert que pour les corrections à apporter a posteriori. Pour la couleur, les feutres Copic ou Graph’It exclusivement. Là encore, je ne me sers de l’ordinateur que pour corriger les niveaux et réparer les erreurs de réglages faites au moment du scan. Je ne sais pas coloriser sur ordinateur et préfère le grain que donnent les feutres. En revanche, je crayonne sur ordinateur ! Je suis un dessinateur laborieux et pour moi, Photoshop me permet de corriger les lacunes de mon dessins pour ce qui est du redimensionnement ou de la perspective. J’imprime donc mon crayonné en blueline pour l’encrer et le colorer à l’ancienne…

Comment connaissez vous les COPIC ?

Je connais Copic depuis une quinzaine d’années. Le magasin de matériel de dessin dans lequel je trainais lorsque j’étais au lycée à Avignon avait un présentoir avec ces feutres. J’ai donc essayé les gris et j’étais conquis ! Malheureusement, ce magasin a fermé depuis et c’est assez récemment que j’ai ressorti mes feutres. Chose épatante : ils fonctionnaient toujours ! Alors grâce à des gens comme Stéphane Roux ou Rémi Dousset, je me suis rendu compte de tout ce qu’on pouvait faire avec et j’ai agrandi ma collection !

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Pourquoi avez vous choisi COPIC ?

Le fait qu’ils puissent se recharger est un grand plus par rapport aux marques concurrentes. Et puis lorsqu’on repasse plusieurs fois, la couleur s’intensifie, mais on ne voit pas les coups de feutres. Ce n’est pas le cas avec la plupart des autres marques qui « imbibent » beaucoup plus la feuille et la saturent de couleurs dès le premier coup.

Quelle sorte de COPIC utilisez vous et comment ?

J’utilise les Copic standard. Principalement avec la pointe biseautée. Je fais aussi des projections avec la pointe pinceau des Copic Sketch que je fais « rebondir » sur un CD. C’est très difficile à décrire, mais je remercie Sabine Rich pour la tuyau!

Utilisez vous le blender/mélangeur ? Les aérographes ?

J’ai le mélangeur, mais ne m’en sers que pour lisser ma couleur. Quant à l’aérographe, je serais curieux de tester cela un jour !

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Sur quel support papier utilisez vous les COPIC ?

Diverses gammes de Bristol assez lisses. Ou bien les papiers fournis par les éditeurs… Mais toujours sans acide !

Quelles sont les combinaisons de couleurs COPIC que vous utilisez le plus et
pourquoi ?

J’utilise la gamme T pour les niveaux de gris. C’est assez neutre. J’ajoute parfois des coups de W en Wide pour « réchauffer » l’ambiance du dessin. Je peux ainsi créer un contraste entre un personnage « chaud » et un fond plus « neutre ». Sinon, je privilégie le E21 (Baby Skin Pink) pour les couleurs de peaux, ne fonçant qu’en faisant des superpositions. C’est assez drôle de mettre Wolverine en couleurs avec le Baby Skin Pink, mais on s’y fait ! J’aime aussi placer une lumière bleue rasante sur mes personnages avec le B01 (Mint Blue).

Que conseilleriez vous à un jeune artiste en couleur et équipement COPIC ?

Je pense qu’un débutant peut partir sur une sélection de feutres gris (chaud ou froid selon les goûts de chacun). Ou bien des tons plus sépia. Ce n’est pas évident de maîtriser la couleur, faire des monochromes c’est déjà pas mal. Il peut éventuellement opter pour les modèles Ciao (moins cher), mais il est risqué d’utiliser la pointe pinceau. Elle est fine et on peut se perdre facilement dans les détails. Mieux vaut placer des zones de couleurs moins précises avec la pointe biseautée et privilégier l’ambiance.

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Comment comparez vous le travail au marqueur à alcool par rapport au numérique ? Quand/Pourquoi utiliser l’un plus que l’autre ?

Ça n’a rien à voir ! J’aime le fait que le feutre rend chaque mouvement (plus ou moins) définitif. ça nous oblige à travailler dans l’urgence. Avec l’outil informatique, on peut faire, défaire, annuler, recommencer… Et au final, on risque de se perdre dans les diverses alternatives possibles et ne jamais finir ! Toutefois, Photoshop permet des « effets spéciaux » plus difficiles à faire avec des feutres comme des flous ou de l’ajout de grain. Mais en ce qui me concerne cela reste de la post-production et cela ne prend jamais le pas sur ma façon de faire.

Est il nécessaire de connaître les deux types d’outils ? Comment voyez vous l’avenir en terme d’outils de création en bande dessinée ?

Il est nécessaire de connaitre au moins un peu les deux. L’industrie de la BD et encore plus du comics s’accélère grandement depuis quelques années. Les auteurs doivent se servir de tout ce qui peut faire gagner du temps. S’ils sont à l’aise avec l’ordinateur pour certaines choses, il ne faut pas se priver. Par exemple, plutôt que de faire un pochoir pour préserver certaines zones des projections d’encre, on peut le faire sur l’ordinateur si le temps presse… En revanche, abandonner totalement le papier n’est pas forcément un bon choix : les droits d’auteurs allant diminuant, la vente     d’originaux est une part importante des revenus d’un auteur de BD.

Parmi tous vos projets, lequel a été le plus difficile, lequel a été le plus satisfaisant ?

Parfois, les délais sont délirants. Récemment, j’ai du encrer une poignée de pages pour Marvel. C’était un épisode des X-Men. Je n’avais qu’une journée pour faire 4 pages ! C’est fou. Masqué chez Delcourt a également été difficile pour ce genre de raisons : le pari était de fournir au lecteur 4 tomes de cette BD en un an… No comment… En revanche, j’ai adoré bosser sur Injustice. Avoir la chance de jouer avec des personnages comme Superman, Batman, Flash et tous leurs amis, c’est un rêve de gosse !

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Quels conseils donneriez-vous à un jeune artiste qui souhaite démarrer dans ce métier?

Je répèterais juste ce que m’a dit le premier éditeur que j’ai rencontré en convention : « Entre la qualité et le délai, je choisirais TOUJOURS le délai. Mais si la qualité n’est pas là, je ne referai pas appel à toi ». Je dirais donc qu’on a toujours des progrès à faire, mais il faut tomber de la page. Tant pis si elle n’est pas parfaite, on essaiera de faire mieux à la prochaine. C’est en faisant des kilos de pages qu’on s’améliore !

Quels sont vos projets futurs ?

Je fais pas mal de commissions en ce moment. Je travaille également sur une bande dessinée plus personnelle que je compte écrire, dessiner et encrer seul. Mais ce qui me prend le plus de temps en ce moment, c’est la campagne de crowdfunding pour financer mon nouvel artbook : Girls, Gods & Monsters – vol. 4. J’y compile mes meilleurs dessins de l’année et y explique ma méthode de travail. La couverture sera d’ailleurs faite en couleurs et niveaux de gris avec des feutres COPIC !

Pour contacter Julien Hugonnard-Bert, rendez-vous sur: 

https://www.facebook.com/jhugonnardbert
http://fr.ulule.com/ggm4/

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